jeudi 19 novembre 2009

Fait divers



La révélation d'un cheval au petit trot dans les calle vénitiennes est un spectacle que mon imagination pourtant débridée ne parvient pas à dompter.
L'historien a beau me vanter l'opulent et touffu haras de Michele Steno,
l'homme de Droit m'énumérer les multiples décrets qui peu à peu exclurent la rossinante des murs de la Sérénissime,
le diariste magnifier l'escalade épique au Campanile d'un étalon princier...
Rien n'y fait!
Pouvez-vous imaginer une jument avaler les ponts certes orphelins de degrés?
Pouvez-vous inventer un destrier sur l'arête albâtre d'une fondamenta, son reflet piaffant les eaux d'un rio?
Moi pas!


Pour l'heure, voilà une affaire qui ne doit guère travailler l'homme que voici traîné par une haridelle en furie jusqu'à San Marco!
Ce 19 décembre 1500, le curé de Zan Degola est condamné à mort pour le meurtre d'un homme, de sa compagne et de leur enfant.
La main droite grossièrement tranchée, c'est de façon assez cavalière pour s'adonner à l'équitation que l'homme d'église s'en galope rejoindre les colonnes de la Piazzetta où il sera décolleté et dépecé en quatre morceaux inégaux.


Qui a ricané le Vénitien piètre écuyer ?


Chiesa San Giovanni Decolatto

mercredi 18 novembre 2009

Le bottazzo di sant'Albano

L'île de Murano mérite bien plus qu'un arrêt éclair sur la route de Torcello.
Une série de petits billets pour vous en persuader...
Voici le premier.


Le bottazzo di Sant'Albano



Au dessus de la troisième colonne, à gauche dans la nef principal de la basilique des Santi Maria e Donato, est encastré un troublant bas-relief. Le lion marciano,
maîtrisant et les mers de ses membres postérieurs plongés dans l’onde turquoise et la Terraferma de ses pattes avants bien solidement campées, tient ouvert en ses griffes le livre de la Sérénissime. En dessous du fauve doré, deux blasons, dont le coq de Murano, encadrent un tonnelet emmuré dans la paroi qui n'en libère que le cul à l’effigie de Sant’Albano. La date de 1543 soulignée par quatre lignes en latin:

suus.hinc.divo.albano.cant/ harus.pendet tutam cui/ praetor quirinus.carolus/ hanc.pius.posuit sedem/ MDXLIII

Sant’Albano est un des patrons de l’île de Burano depuis qu'en 1067 son sarcophage vint s’échouer sur les rives de l’île aux dentelles. Avec ses pieux restes, les Buranelli en extirpent également les reliques des Santi Domenico et Orso ainsi qu’une modeste barrique gorgée de vin qui bien vite va éperonner leur fierté sous le nom de bottazzo di Sant’Albano. Cette dernière présente la particularité de ne jamais dévoiler son fond. Au contact du Saint, le vin y sourde perpétuellement. Si cet intarissable miracle enivre d’orgueil les habitants de Burano, il fait également miroiter jalousie et convoitise sur les flots de la Lagune. Les Muranesi mettent sur pied un raid éclair et s’emparent nuitamment du précieux baril.
Las pour eux ! Le tonnelet , éloigné de Sant’ Albano perd de sa merveille : le prodige n’a plus lieu. Les Muranesi ne bénéficieront pas du miracle et les Buranelli n’en jouiront plus ! Car par dépit et craignant le retour de l’objet sacré à Burano, les autorités de l'île du verre décident de l’emprisonner dans les murs de leur basilique.
Nous sommes en 1543.

Levez la tête ! Il y est toujours. Depuis lors, il se murmure à l’envi, qu’entre les habitants des deux îles, la rondeur de leurs relations est pour le moins ... asséchée.






mardi 17 novembre 2009

Le plus somptueux balcon du monde




















"Sur la boule d'or de la Dogana, des éclats d'argent se figeaient. Déjà la ville se plongeait dans son bain crépusculaire, couleur d'améthyste."

(Ferdinand Bac, Promenades dans l'Italie nouvelle)





Le belvédère de la Dogana di Mare, le plus somptueux balcon du monde...








"Très vite être à nouveau chez soi et saluer ce monde de l'extrême ponte della Dogana.
L'espace marin que foulent nos pas, ce déploiement essentiellement maritime, l'urbanisation amoureusement juste de la mer"


(Yves Peyré, Venise réfléchie )

lundi 16 novembre 2009

C'est dur, Monsieur, c'est dur de quitter Venise en automne !


On ne quitte pas Venise, Monsieur, on s'en arrache!


Vous connaissez tous ces deux phrases célèbres de François Mauriac, extraites de son roman Le mal écrit en 1935. Il évoque le suicide de Raymond Laurent sur les marches de la Salute.
Ce jeudi 16 novembre 1933, l'auteur du Baiser aux lépreux, dans son discours de réception à l 'Académie française, rend hommage à Eugène Brieux dont il prend le fauteuil.

Ce même jeudi à Venise, Emma Ciardi abandonne définitivement ses pinceaux. Elle a cinquante-quatre ans.
C 'est dur, Monsieur, c'est dur de quitter Venise en automne.




Célèbre durant sa trop courte destinée, cette femme intelligente qui parlait couramment l'anglais et le français a vu son enchantement auprès du public s'émousser lentement au fil des années.
De la tribu Ciardi, les mémoires retiennent plus commodément Guglielmo, le père, fameux vedutiste
Son coup de spatule et sa Venise faite de lumière méritent une plus heureuse reconnaissance.





Aujourd'hui, après la clarté radieuse et délicate, Emma, l'impressionniste vénitienne, repose à San Michele, derrière le gris fatigué d'un marbre étriqué.





C'est dur, Monsieur, c'est dur de quitter Venise en automne.
On ne quitte pas Venise, Monsieur, on s'en arrache !

dimanche 15 novembre 2009

Pax tibi Marce evangelista meus


Evangile selon Saint Marc
"C'est la voix de celui qui crie dans le désert:
préparez le chemin du Seigneur, aplanissez ses sentiers.
Jean parut, baptisant dans le désert,
et prêchant le baptême de repentance,
pour la rémission des péchés."


Le désert et ses animaux féroces,
et voilà Saint Marc affublé du lion !



La part des anges à Marc:
"Pax tibi, Marce, evangelista meus. Hic requiescet corpus tuum.
Un jour, ici reposeront tes os.
Le peuple de croyants qui terrassera la bourbe de ces îles,
édifiera en ces lieux une cité merveilleuse et se révélera digne
de posséder ton corps."


Les audacieux Rustico de Torcello, Buono de Malamocco,
les bougrement niais douaniers arabes,
et voilà Venise affublée du lion !







vendredi 13 novembre 2009

Capriccio: "Sainte Conversation - Bellini"




Soyez indulgents...
...permettez-moi ce capriccio pour ce merveilleux tableau de Bellini, futilité dédiée à une amie partie il y a déjà trop longtemps...



Extrait des dernières volontés de la noble patricienne Bettina Malipiero, pieusement décédée à Venise le 13 juillet 1532.

"...Pour toi, Marzia, mon adorable petite-fille, j'ai exhumé cette toile.
Désormais, elle est tienne ainsi que son inavouable secret dont je suis, à ce jour, l'ultime dépositaire.

J'avais l'âge que tu chantes aujourd'hui.
Je ne lui ai pas résisté un seul instant, nos nudités se sont pressées dès la première rencontre.
T'indignerais-je, mais je ne peux oublier, encore à présent sur ma couche d'agonie, l'efflorescence charnelle de ma gorge sous ses patientes caresses, l'irradiante brûlure de nos impétueux appariements...
Notre dévorante ivresse se débondait en secret jusqu'au jour funeste où j'appris simultanément et la mort inopinée de mon amant et la vie inattendue en mon sein.
Tu sais...en noble famille, on ne badine pas avec la bienséance.
Le fruit de notre embrasement me fut arraché et disparut comme le chaton de trop.
Ce tableau, commandité par mon père, est mon expiation.
Le lendemain de ces effroyables journées, ma mère et moi posâmes pour le grand Bellini.
Maître Giovanni avait-il décelé la tragédie, lui qui me campa les bras fermement croisés sur la poitrine, la chevelure culbutée sur les épaules à l'image de Madeleine...la pécheresse.

Puisse le nimbe de cette pieuse conversation t'épargner toute infortune, ô Marzia, ma petite étoile...."


Soyez indulgents...
...permettez-moi ce capriccio, c'est pour une amie...

jeudi 12 novembre 2009

La Saint Martin du Quadrige

A Venise, il est des 11 novembre où Saint Martin n'ébaudit pas uniquement que les enfants.

Ce 11 novembre 1919, c'est la Dominante entière qui est en liesse.

Ses quatre coursiers, de retour depuis avril sous les arcades de la cour du palazzo Ducal, près de l'escalier des Géants, vont enfin reprendre leur diable de course, chevauchée caviardée par la folie des hommes, la croupe narguant la verrière de Marc.

Il est 10 h 30 ce mardi quand les deux grues mobiles de l'Arsenal hissent simultanément les chevaux de bronze sur la loggia de la chapelle des doges.

Quand je pense que ce boute-en-train de Schopenhauer qualifiait de "pas aussi extraordinaires que je ne le pensais" les célèbres chevaux qui toujours accompagnèrent les conquérants !

Il n'avait que quinze ans, me direz-vous...
La bonne excuse !



Admirez-les, piaffant dans les jardins du Palais de Venise à Rome où décembre 1918 les mit à l'abri des ultimes et écoeurantes velléités guerrières...

(c Alinari)
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