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samedi 21 novembre 2009

Giovanna de la Corte Nova



...Le charbon crisse sur le lin grossier, rapide et efficace.
Le pinceau glisse sur la toile, frénétique et lumineux.
La Vierge, tête précieusement de côté; Sainte Justine, implorant le firmament;
Saint Roch révélant ses putrides morsures. L'ensemble ne manque certes pas d'harmonie.
"Mais Saint Sébastien!?! Comment m'y prendre?
Giovanna rougit en brossant maladroitement d'audacieuses rondeurs
sur la fine étoffe qui doit couvrir la nudité du saint martyr.
Je n'ai encore jamais vu un homme...nu!
Si ce n'est à l'église voisine, la statue de ce Sébastien.
Je n'ai encore jamais eu d'homme!"
Giovanna riote. Il y a bien ce Pietro, le jeune de la Corte,
qui lui fait une cour assidue.
Mais même dans ses rêves les plus hardis, Giovanna ne s'est laissée aller à le dévêtir.
"Hélas! L'heure n'est pas à la pudibonderie! Le temps presse!"
La peste ravage Venise.
Giovanna achève sa peinture et se précipite sous le sottoportego pour l'y accrocher.
Elle ameute ensuite le quartier, exhorte les riverains à se prosterner
et implorer les quatre Saints représentés.
La ferveur des habitants de la Corte Nova va tous les épargner des affres
de la grande peste de 1630. L'horrible fléau se fracassera au pied du tableau de la jeune fille.


Légende?
Dans le sottoportego Nova, baissez les yeux...
Au sol, un grand carreau rouge.
C'est la dalle funéraire de la défunte Peste.
Si aujourd'hui le tableau de Giovanna a disparu,
si aujourd'hui la Vierge et Justine, les Roch et Sébastien de Giovanna
ont été remplacés par d'autres images pieuses,
aujourd'hui, 21 novembre, comme tous les 21 novembre, la Corte Nova se souvient...



A lire le billet de Fausto

vendredi 20 novembre 2009

"Et pourtant...elles sonnent !"

L'île de Murano mérite bien plus qu'un arrêt éclair sur la route de Torcello.
Une série de petits billets pour vous en persuader...
Voici un autre.




La vigilance, l'astuce et la prudence.
Voilà guilloché l'écu de Murano: un coq , un renard sur le dos et dans le bec un serpent.

Le 30 décembre 1923, Victor Emmanuel III décrète l'annexion des îles de Burano et Murano à la commune de Venise.

Vives protestations des Muranesi.
Hommes, femmes et enfants descendent sur les fondamente.
Les campanile de San Pietro, San Donato et degli Angeli sont pris d'assaut par les contestataires qui ne cessent de battre l'airain. L'éclairage public est saccagé. Les vitres volent en éclat.
Un couvre-feu est instauré, tout rassemblement de plus de cinq personnes est défendu, les contrôles d'identité empoisonnent le quotidien.. La maréchaussée aidée par les premières Camicie Nere reprennent les campanile, les reperdent, les reconquièrent pour à nouveau se les faire subtiliser.
On en vient à couper les cordes « Et pourtant... elles sonnent ! ».
S'ensuivent les premières arrestations, les premières déportations vers Venise, menottés deux par deux. Jusqu'à ce matin du 11 janvier, lorsque les forces de l'Ordre mettent en joue un groupe menaçant d'ouvriers accompagnés de leurs femmes. Moment de panique. Instant de silence.

Les carabinieri se replient. Le pire est évité.

Dès lors, les émeutes et protestations se mourront insensiblement, les séparatistes s'asphyxieront peu à peu, de nouvelles cordes seront placées dans les campanile.
Murano est devenu Venise.

De ces chaudes journées de l'hiver '24 nous restent une série de coqs pochés à la poix. L'un s'en vient narguer le fauve ailé, un autre s'en va souiller de son sang goudronné le lion qui veille le ponte Ballarin, les autres se dispersent sur les murs de la Cité:

VOGLIAMO MURANO AUTONOMA


Alina Percea ou les parapluies de la Misericordia...


Agostino Carracci


La pluie bat furieusement les vitres de notre chambre 5...
Parapluies de touristes, parapluies d'hôtels aux variables étoiles.
Les parapluies de la Misericordia glissent à pas mouillés.
Ils ne prêtent plus attention aux précieuses vertèbres du Chiodo.

Est-ce dans la luxueuse chambre d'un de ces hôtels aux variables étoiles
que Alina Percea a consommé ses noces désarmantes?
Il y a peu, cette fille de dix-huit ans, aux cheveux plus sombres que l'ébène,
a mis sur le net sa virginité aux enchères pour financer ses études.
Le meilleur enchérisseur, quarante-cinq ans, est un homme d'affaires
mais également un gentleman.
L'étudiante est conviée à Venise.
Sérénissime Cicérone le jour, Casanova divin la nuit.
L'homme est originaire de Bologne.
La ville du Carracci... Agostino et ses érotiques postures.

Le ruban de pureté, objet de l'enchère, est délié.

J'ai du mal à m'endormir.
J'ose à croire que la belle roumaine se sera montrée plus généreuse
que les misérables termes du contrat.
J'ai du mal a m'endormir.

La pluie bat furieusement les vitres de notre chambre 5...
Parapluies de touristes, parapluies d'hôtels aux variables étoiles.
Les parapluies de la Misericordia glissent à pas mouillés.
Ils ne prêtent plus attention aux précieuses vertèbres du Chiodo.


jeudi 19 novembre 2009

Fait divers



La révélation d'un cheval au petit trot dans les calle vénitiennes est un spectacle que mon imagination pourtant débridée ne parvient pas à dompter.
L'historien a beau me vanter l'opulent et touffu haras de Michele Steno,
l'homme de Droit m'énumérer les multiples décrets qui peu à peu exclurent la rossinante des murs de la Sérénissime,
le diariste magnifier l'escalade épique au Campanile d'un étalon princier...
Rien n'y fait!
Pouvez-vous imaginer une jument avaler les ponts certes orphelins de degrés?
Pouvez-vous inventer un destrier sur l'arête albâtre d'une fondamenta, son reflet piaffant les eaux d'un rio?
Moi pas!


Pour l'heure, voilà une affaire qui ne doit guère travailler l'homme que voici traîné par une haridelle en furie jusqu'à San Marco!
Ce 19 décembre 1500, le curé de Zan Degola est condamné à mort pour le meurtre d'un homme, de sa compagne et de leur enfant.
La main droite grossièrement tranchée, c'est de façon assez cavalière pour s'adonner à l'équitation que l'homme d'église s'en galope rejoindre les colonnes de la Piazzetta où il sera décolleté et dépecé en quatre morceaux inégaux.


Qui a ricané le Vénitien piètre écuyer ?


Chiesa San Giovanni Decolatto

mercredi 18 novembre 2009

La bottazzo di sant'Albano

L'île de Murano mérite bien plus qu'un arrêt éclair sur la route de Torcello.
Une série de petits billets pour vous en persuader...
Voici le premier.


La bottazzo di Sant'Albano



Au dessus de la troisième colonne, à gauche dans la nef principal de la basilique des Santi Maria e Donato, est encastré un troublant bas-relief. Le lion marciano,
maîtrisant et les mers de ses membres postérieurs plongés dans l’onde turquoise et la Terraferma de ses pattes avants bien solidement campées, tient ouvert en ses griffes le livre de la Sérénissime. En dessous du fauve doré, deux blasons, dont le coq de Murano, encadrent un tonnelet emmuré dans la paroi qui n'en libère que le cul à l’effigie de Sant’Albano. La date de 1543 soulignée par quatre lignes en latin:

suus.hinc.divo.albano.cant/ harus.pendet tutam cui/ praetor quirinus.carolus/ hanc.pius.posuit sedem/ MDXLIII

Sant’Albano est un des patrons de l’île de Burano depuis qu'en 1067 son sarcophage vint s’échouer sur les rives de l’île aux dentelles. Avec ses pieux restes, les Buranelli en extirpent également les reliques des Santi Domenico et Orso ainsi qu’une modeste barrique gorgée de vin qui bien vite va éperonner leur fierté sous le nom de bottazzo di Sant’Albano. Cette dernière présente la particularité de ne jamais dévoiler son fond. Au contact du Saint, le vin y sourde perpétuellement. Si cet intarissable miracle enivre d’orgueil les habitants de Burano, il fait également miroiter jalousie et convoitise sur les flots de la Lagune. Les Muranesi mettent sur pied un raid éclair et s’emparent nuitamment du précieux baril.
Las pour eux ! Le tonnelet , éloigné de Sant’ Albano perd de sa merveille : le prodige n’a plus lieu. Les Muranesi ne bénéficieront pas du miracle et les Buranelli n’en jouiront plus ! Car par dépit et craignant le retour de l’objet sacré à Burano, les autorités de l'île du verre décident de l’emprisonner dans les murs de leur basilique.
Nous sommes en 1543.

Levez la tête ! Il y est toujours. Depuis lors, il se murmure à l’envi, qu’entre les habitants des deux îles, la rondeur de leurs relations est pour le moins ... asséchée.






mardi 17 novembre 2009

Le plus somptueux balcon du monde




















"Sur la boule d'or de la Dogana, des éclats d'argent se figeaient. Déjà la ville se plongeait dans son bain crépusculaire, couleur d'améthyste."

(Ferdinand Bac, Promenades dans l'Italie nouvelle)





Le belvédère de la Dogana di Mare, le plus somptueux balcon du monde...








"Très vite être à nouveau chez soi et saluer ce monde de l'extrême ponte della Dogana.
L'espace marin que foulent nos pas, ce déploiement essentiellement maritime, l'urbanisation amoureusement juste de la mer"


(Yves Peyré, Venise réfléchie )

lundi 16 novembre 2009

C'est dur, Monsieur, c'est dur de quitter Venise en automne !


On ne quitte pas Venise, Monsieur, on s'en arrache!


Vous connaissez tous ces deux phrases célèbres de François Mauriac, extraites de son roman Le mal écrit en 1935. Il évoque le suicide de Raymond Laurent sur les marches de la Salute.
Ce jeudi 16 novembre 1933, l'auteur du Baiser aux lépreux, dans son discours de réception à l 'Académie française, rend hommage à Eugène Brieux dont il prend le fauteuil.

Ce même jeudi à Venise, Emma Ciardi abandonne définitivement ses pinceaux. Elle a cinquante-quatre ans.
C 'est dur, Monsieur, c'est dur de quitter Venise en automne.




Célèbre durant sa trop courte destinée, cette femme intelligente qui parlait couramment l'anglais et le français a vu son enchantement auprès du public s'émousser lentement au fil des années.
De la tribu Ciardi, les mémoires retiennent plus commodément Guglielmo, le père, fameux vedutiste
Son coup de spatule et sa Venise faite de lumière méritent une plus heureuse reconnaissance.





Aujourd'hui, après la clarté radieuse et délicate, Emma, l'impressionniste vénitienne, repose à San Michele, derrière le gris fatigué d'un marbre étriqué.





C'est dur, Monsieur, c'est dur de quitter Venise en automne.
On ne quitte pas Venise, Monsieur, on s'en arrache !